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QUAND L’AMOUR DEVIENT HOSTILE : AMOUR ET PULSION DE MORT DANS DOUCE DE SYLVIA ROZELIER

par MARIE-ROSE BOULOS

De prime abord, on entend par « sentiments hostiles », des affects identifiés comme « négatifs », tels que : la haine, le dégoût, la mélancolie, la rage. Mais après avoir étudié de plus près ces sentiments, et les sentiments plus généralement, on constate que tout affect est potentiellement hostile. L’amour, par exemple, qui est généralement du côté de la pulsion de vie, peut être considéré comme hostile. Ainsi, dans Les Écrits techniques de Freud, Lacan constate que « l’amour est une forme de suicide[1]», car le sujet est toujours partagé entre l’amour de soi et l’amour de l’autre. Un autre psychanalyste Gérard Bonnet écrit : « S’il est vrai que l’amour pour le moi reste indispensable pour gérer les pulsions et investir les plaisirs de l’existence, on connait les impasses auxquelles il mène quand il prend vraiment le pas sur les autres amours[2] ». Bonnet identifie ici la menace narcissique qui a cours dans toute relation amoureuse. Comme Lacan l’avait déjà précisé : « l’amour dans son essence est narcissique[3] ». L’amour implique un certain renoncement à soi et un certain degré de dépendance à l’autre. Cette idée ne va pas sans résistance : l’autre qui est à mon image est aussi perçu comme un ennemi redoutable, un rival. C’est « ou moi ou l’autre », en quelque sorte. Dans Le narcissisme, Paul Denis explique que le fait de devoir dépendre de l’autre est une blessure narcissique de plus. Le sujet refuse de dépendre d’autrui, d’admettre la relation à l’autre comme nécessaire. Il s’agit alors d’éviter l’investissement objectal et de maintenir un investissement narcissique perçu comme nécessaire à la cohésion du Moi[4]. Ainsi, parce qu’il est figé sur le registre imaginaire, un amour narcissique est destructeur et devient un allié de la pulsion de mort ; l’amour devient dès lors une émotion quasi déstructurante, voire hostile. Lorsque le désir de l’autre s’oppose à celui du sujet, deux issues sont possibles : le rejet de l’autre ou l’aliénation dans un sentiment d’être étranger à soi-même[5]. Quand les mécanismes d’emprise et de dépendance sont à l’œuvre, nous sommes bien du côté de la pulsion de mort.

L’amour destructeur est un motif récurrent en littérature. Rares sont les œuvres qui témoignent du contraire. Dans le roman Douce de Sylvia Rozelier[6], publié en 2018, objet de notre étude, le couple amoureux connait le schéma décrit ci-dessus. Douce présente un amour narcissique hostile, il décrit une descente aux enfers et dissecte une relation amoureuse toxique. La passion amoureuse se lie à la pulsion de mort sur plusieurs volets : une répétition diabolique impossible à briser ; une emprise d’un côté ; le sacrifice de soi et l’autodestruction de l’autre. Le roman épuise la pulsion passionnelle, il s’aventure dans les confins les plus destructeurs de l’amour. L’amour embrasse une jouissance qui s’avère mortifère, les limites sont transgressées. Ainsi, la pulsion de mort est toujours omniprésente, que cet amour soit d’autrui ou de soi. Douce est le récit d’un amour fou entre deux personnages que tout sépare (âge, lieu géographique, opinions), c’est un récit tissé d’absences, de mensonges, d’attente, de rencontres brèves, de jouissance, de douleur et de perte de soi. Le roman est à la première personne du singulier et la narratrice personnage s’adresse à un « tu », anonyme, l’amant qui l’a détruite. La narratrice raconte dans les moindres détails cette histoire de sa rencontre avec son amant à la fin de leur relation huit ans plus tard. Cette manière de raconter, qui rappelle constamment à l’autre le mal qu’il a causé permet de prendre une certaine distance avec les faits, d’adopter un regard critique sur l’histoire et permet à la narratrice d’exorciser sa douleur. Écrit rétrospectivement, le récit des commentaires et des jugements plus lucides sur la relation. Ce procédé brouille le récit, l’auteure et la narratrice se confondent.           

Dans tout rapport entre le sujet et l’autre, subsiste une peur d’invasion du territoire de l’intime. L’autre pénètre par effraction sur le terrain du sujet et le menace, ce qui mène à un affrontement. D’ailleurs, « affrontement » est le terme que la narratrice utilise pour décrire la première rencontre professionnelle entre les deux personnages : « D’une certaine manière ça commençait mal entre nous, sous le signe de l’affrontement[7] ». C’est un début de relation qui s’annonce inquiétant, d’autant que le dénouement de cette rencontre annonce clairement le rapport de forces qui va s’établir au cours de la relation entre les deux protagonistes : « Tu as insisté […] J’ai cédé[8] ». Ce rapport de forces va progressivement s’accentuer. Lors de la deuxième rencontre, le texte introduit une soif de dévoration de la part de l’amant : « Quelque chose d’avide, de sexuel. D’animal dans le regard. Le désir sans équivoque. Une faim de loup […] J’ai eu la sensation physique d’être avalée[9] ». Les termes « animal », « loup » et « avalée » évoquent un regard cannibale, dévorateur qui vise à engloutir l’autre et menace son existence. Dans Métapsychologie, Freud décrit la dévoration comme le premier stade préliminaire du processus amoureux. Il s’agit d’une forme d’amour reliée à la suspension de l’existence propre de l’objet[10]. L’emprise commence à s’installer graduellement. Le thème de la dévoration ressurgit lors de la première rencontre sexuelle : « tu m’avalais, avalais les mots qui auraient pu s’y former […] Désir brut, animal, total. Pulsion archaïque de possession[11] ». L’emprise consiste à posséder l’autre, l’avaler pour sa propre jouissance, sans tenir compte de son désir, l’incorporer sans se soucier de lui nuire ou de le détruire, bref, le traiter comme objet : « c’était une course solitaire. La tienne […] à moi […] de suivre[12] ». Notons d’ailleurs que dès le début, l’auteure nomme le personnage masculin « le loup ». La symbolique de la dévoration parcourt le récit et évoque le fantasme de fusion, de dissolution dans l’autre. Dans La haine nécessaire, Nicole Jeammet remarque: « Plus l’amour sera sur un versant fusionnel, plus il sera destructeur : il ne laissera à l’autre aucun espace où trouver sa place, sa différence, donc son droit à être et à désirer[13] ». C’est ce qui arrive dans le roman, le prénom du personnage féminin n’est jamais mentionné, dépersonnalisant la protagoniste qui commence à perdre son identité. Consentante, c’est l’amant qui la baptise Douce. À travers ce prénom Douce, l’auteure institue le rapport de forces qui dominera le roman et attribue au personnage masculin tout le pouvoir, lui assignant le rôle de prédateur : le loup, qui est d’ailleurs le surnom du personnage.

Dès le début, le texte instaure une dynamique d’emprise-dépendance. L’auteure met en scène un homme possessif, jaloux et séducteur à l’image de Don Juan. Douce elle-même s’en rend compte, mais décide de taire ses doutes : « J’avais beau le pressentir, quelque chose refusait de renoncer, quelque chose de plus fort que la conscience, que toutes les alertes. Que ma volonté qui s’en trouvait soudain abolie[14] ». Comment nommer ce quelque chose plus fort que la conscience et la volonté, et qui est capable de fausser tout jugement ? Nous pensons qu’il est question de la jouissance, la jouissance du toxique. Dans L’ère du toxique, Clotilde Leguil définit le toxique comme « cette chose en moi, en nous, qui conduit à se laisser dériver […] qui m’amène à découvrir en moi un autre sujet que celui de la conscience, un autre sujet aussi que celui de la parole et du langage […] un sujet de la jouissance[15] ». L’énonciation dans le roman semble suggérer cette même interprétation en usant du terme « plénitude » : « la force de l’amour, la plénitude à laquelle il m’était impossible de ne pas me soumettre[16] ». Comme la jouissance totale est impossible, l’évocation d’un bonheur sans faille (plénitude) l’est d’ailleurs. e récit ne tarde pas à passer de cette plénitude imaginaire au mythe de l’amour absolu : « Tu es unique, inédite. Je suis très sérieux Douce, nous, c’est l’amour absolu[17] ». Ces paroles représentent une vision idéalisée de l’amour, une sacralisation de la relation : l’amour s’inscrit dans le registre de l’imaginaire et commence à complètement se détacher du réel. Une surestimation narcissique se met en place, les adjectifs « unique » et « inédite » rendent compte de la manière dont l’amant cherche à contrôler l’autre en la flattant, en jouant sur ses failles narcissiques, car même si la sacralisation place l’autre sur un piédestal, il devient objet[18].  Dans la citation suivante, l’auteure exprime l’abandon complet de Douce, sa chute dans l’abime : « Un point de départ et de non-retour tout à la fois, la limite étant franchie pour toujours, une brèche que tu n’allais cesser d’élargir[19] ». Le terme « brèche » pourrait être entendu comme une entaille dans la peau, entaille à travers laquelle la passion s’infiltrerait comme une drogue ou un poison.

Le mécanisme d’emprise-dépendance progresse exponentiellement. « Un envahissement » écrit Rozelier, qui a ensuite recours à une opposition renforçant ce mécanisme : « Voilà à quoi tu m’avais acclimatée, nourrie pour bientôt m’affamer[20] ». Cette dynamique ne cessera de se répéter tout le long du récit : « nos échanges s’espacèrent », « nos conversations téléphoniques écourtées », « tu espaçais nos coups de fils », et, soudain, « Tu as disparu », « Tu ne répondais plus au téléphone, aux mails ou aux textos »[21]. Selon Freud, la compulsion de répétition, marque du travail de liaison qui ne s’accomplit pas, est une des caractéristiques de la pulsion de mort. Dans ce récit, cette compulsion fait d’ailleurs partie du mécanisme d’emprise-dépendance : « Tu étais donc capable d’agir ainsi, de m’appeler vingt fois par jour – ce n’est pas une expression – puis plus du tout. Je le découvrais avec impuissance. C’était la première fois que je me heurtais à cette violence. La première d’une longue série[22] ». L’usage du terme « impuissance » révèle déjà une sorte de dépendance, une incapacité d’agir, s’opposant au terme « violence », qui dénote une dynamique d’emprise hostile. En fait, dans l’emprise, le drame de la séduction est fondé sur la complicité inconsciente du sujet qui y consent, ce qui entraine un effet dissolvant sur le moi[23]. Après la disparition de l’amant, la reprise du contact a lieu mais l’auteure y ajoute une couche : le mensonge ; l’ex-femme combattant un cancer et de qui il faut s’occuper, un fait qu’il fallait garder comme secret. Le texte illustre la lutte de la narratrice entre le bon sens et l’aveuglement, d’où l’usage du conditionnel passé : « J’aurais voulu refuser la sujétion que tu créais sur moi [24]». Une reconnaissance de la dynamique d’emprise s’opère. Cependant, Douce est loin du renoncement. Les propos suivants sont teintés d’une touche de sarcasme : « Mais au fond, en dépit du malaise que j’éprouvais, cela forçait mon admiration […] Force d’âme, courage, rectitude morale […] Tout contribuait à donner à ton geste un aspect sacerdotal[25] ». L’amante est soumise aux mirages de l’idéalisation narcissique aliénante, l’objet d’amour est idéalisé. Dans son article « Amour, passion et emprise sexuelle », Jacqueline Schaeffer décrit l’idéalisation narcissique comme un processus au cours duquel « l’être en proie à la passion investit une autre personne, ou son image, pour en faire l’incarnation de son idéal[26] »[27]. Dans Douce, le texte met en relief l’aliénation et la perte de soi : « chacun de tes gestes, de tes silences ou de tes mots étaient devenus indispensables à mon équilibre, justifiant que je me lève le matin, que je m’habille, que je respire[28] ». L’autre devient un objet de besoin essentiel. L’écriture est dominée par l’excès, comme si l’autre était le maître absolu qui dicte à la narratrice ses actions quotidiennes, jusqu’à son souffle même.

Le texte poursuit le déni du réel en s’enlisant encore plus dans le registre de l’imaginaire : « C’était une construction, j’érigeais des digues. Sur elles, la réalité glissait, n’avait pas de prise[29] ». Évidemment, c’est une construction perverse que l’auteure met en scène, une relation amoureuse qui exclut le réel et valorise l’image : « notre amour était exclusif […] Nous, en suspension, dans une bulle où rien de l’extérieur ne pénétrait[30] ». L’amour « exclusif » fait écho à l’amour « absolu » évoqué au début du roman. Quant au mot « bulle », il désigne un espace intérieur dans lequel le personnage féminin s’enferme loin du monde et évoque aussi la circularité de la pulsion. Cette « bulle » coupe le personnage du réel, l’isole de la société, lui fait perdre son bon sens, et même son rapport à soi. Tout est idéalisation et aliénation, car le jugement se trouve altéré : « Je refoulais les éclairs de lucidité ou de méfiance […] m’obligeais à sortir de mon cadre de pensée, à la contorsion intellectuelle[31] ». Comme le remarque Nicolas Koreicho : « le lien du sujet avec l’autre annihile, dans la passion amoureuse, toute pensée objective, toute formation intellectuelle logique, tout jugement cohérent en provenance d’un moi narcissiquement indépendant[32] ». Dans Douce, l’écriture met en scène la dépersonnalisation du personnage féminin : « J’apprenais cette nouvelle version de moi-même à laquelle je n’avais pas aspiré. Je me sentais incomplète[33] ». L’auteure nous montre un moi devenu autre pour l’amour de l’autre, un moi qui idéalise l’autre au point de se sacrifier complètement. Cependant, le moi se sent incomplet car l’autre est devenu indispensable à sa confirmation narcissique[34] et le moi a besoin du regard de l’autre pour exister[35].

Le texte répète le même schéma : renouement, bonheur furtif ensuite absence et attente douloureuse. Selon Schaeffer, l’attente constitue un « piège illogique et douloureux : l’autre devient le seul remède au mal dont il est la cause. Le sujet ne vit plus que dans l’attente de l’objet nécessaire, une attente qui le maintient entre vie et mort[36] ». Le temps se fige dans l’attente, ce qui rapproche Douce de la pulsion de mort, ce figement est évoqué par les termes « gangrené » et « m’étioler » : « Le temps faisait du sur-place. Gangrené, il s’éternisait, me pesait […] Je m’étiolais, je perdais le sens[37] ». L’auteure met l’accent sur le malaise ressenti par Douce et qui résulte de cette dynamique d’emprise-dépendance. Il y a une angoisse qui se dégage du texte, exprimée par le mot « étouffer » : « Je m’interdisais toute curiosité […] Je m’étais conformée à un interdit qui sans avoir été posé officiellement n’en demeurait pas moins puissant. Mais j’étouffais[38] ». Leguil explique que c’est le destin de tout amour toxique : « Le toxique dit cette angoisse réelle, qui touche le vivant en lui faisant éprouver une suffocation[39] ». La narration de Douce suggère ensuite un enfermement total à travers l’usage de plusieurs métaphores : « Je t’accusai de m’avoir bouclée dans une tour d’ivoire […] D’avoir enfermé mes désirs […] Mise sous cloche. Effet de serre. Serrée, prise en otage[40] ». Si ces métaphores soulignent l’enfermement et la possession, elles illustrent également l’idéalisation de l’amant qui transforme la femme aimée en objet dans une vitrine « mis sous cloche »[41] et « serrée ». En outre, le verbe « boucler » semble référer au circuit pulsionnel fermé sur lui-même, dans lequel la pulsion fait le tour de l’objet sans l’atteindre et revient toujours au point de départ.

Le même scénario se poursuit, Rozelier ajoute un nouvel élément au silence et à l’absence : la colère : « Tu te mettais en colère, nous raccrochions. Tu oubliais de me rappeler, aiguisais l’arme du silence, le laissais produire son effet, jouissais du pouvoir qu’il t’offrait sur moi[42] ».  Sur l’emprise, on peut lire : « L’emprise perverse abolit les différences pour les remplacer par un gradient de pouvoir, remplace l’épreuve de la réalité par l’épreuve de force […] L’objet investi sur le mode de l’emprise perverse n’a pas droit au jeu[43]». Quant à Freud, il relie l’emprise à un stade prégénital et au sadisme en ce qui concerne l’attitude face à l’objet. Et il fait le lien entre le sadisme et la pulsion de mort :

N’est-on pas invité à supposer que ce sadisme est à proprement parler une pulsion de mort qui a été repoussée du moi par l’influence de la libido narcissique, de sorte qu’elle ne devient manifeste qu’en se rapportant à l’objet? Il entre alors au service de la fonction sexuelle ; au stade d’organisation orale de la libido, l’emprise amoureuse sur l’objet coïncide avec l’anéantissement de celui-ci[44].

Cette forme d’amour ressemble plutôt à la haine vis-à-vis de l’objet : satisfaction éprouvée grâce à l’assujettissement de l’autre.  L’auteure insiste sur cette idée de châtiment en s’appuyant sur un lexique illustrant un abus de pouvoir : « d’une voix blanche, d’une voix de recteur […] Toi qui m’indiquais que tu ne pouvais me voir ni chez toi ni au bistrot, nulle part, qu’il valait mieux  » surseoir « , que tu étais  » fort marri « [45] ».  Il est question ici d’un amour de soi qui sous-tend une haine de l’autre. Philippe Jeammet explique cette tendance à l’agressivité comme une défense face aux effractions du territoire de l’autre, cette tendance pourrait conduire à la haine quand elle s’attache à un objet précis. Il rapproche l’agressivité de la pulsion de mort lorsque la destructivité devient un outil au service du Moi[46].

Cependant, le cycle n’est pas brisé : le « Ça aurait dû s’arrêter[47]» fait écho au « J’aurais voulu refuser la sujétion[48] » déjà rencontré ci-dessus. Le verbe est au conditionnel passé, temps qui ne va cesser de se répéter au cours du roman, et qui illustre le cycle infernal dans lequel les personnages sont pris. Et de nouveau, le renouement ; une compulsion de répétition s’apparentant à l’obsession domine le récit : « Tout était fusion. Le temps et l’espace. Toi et moi. Tout était impulsion, dans l’excès[49] ». Quand l’amour se fixe à cette illusion de fusion[50] et d’unité, il dégénère en une relation d’emprise et de soumission qui est le résultat des mirages narcissiques. Comme le mentionne Roger Dorey : « La relation d’emprise perverse tente ainsi de reconstituer une forme d’unité originaire, une indistinction entre le sujet et son image[51] ». Dorey ajoute que si l’autre consent à l’aliénation, c’est parce qu’il y trouve une satisfaction[52]. En fait, on dirait plutôt que c’est la recherche de la jouissanceui pousse le personnage féminin à embarquer dans cette dynamique toxique. La narratrice le suggère dans la citation suivante : « Le sentiment de la vie me venait de la privation, de l’exaltation, de l’outrance […] De l’annexion de tout mon être[53] ». L’auteure rapproche des termes incompatibles, « privation » et « exaltation », qui conjuguent souffrance et jouissance, deux termes qui deviennent ici synonymes. Cette alliance de douleur et de plaisir renvoie à la jouissance mortifère qui est déliaison et qui s’apparente à la pulsion de mort. Cette idée fait écho aux paroles de Leguil : « Si une femme peut se perdre dans l’addiction à l’amour, c’est aussi qu’elle en éprouve une jouissance dont elle ne parvient plus à se passer. Ce n’est pas tant qu’elle est sujette à l’autre, mais qu’elle est le jouet de sa propre jouissance[54] ». C’est une jouissance masochiste, un désir d’être possédée, de se fondre dans l’autre, d’abolir toute limite. L’expression « annexion de tout mon être » renforce la prédominance de ce « sentiment océanique » défini plus haut. Cette tendance à l’annexion à l’autre et cette inaccessibilité vis-à-vis de soi ne se rapprocheraient-elles pas de cette nostalgie des origines qui précède l’existence subjective ? Cette annulation des distances et cette abolition des limites ne seraient-elles pas propres à la pulsion de mort ?[55] En fait, dans son récit, Rozelier rapproche l’expérience amoureuse de la pulsion de mort : « Comme on aime à l’état sauvage, puisque c’est cela aussi l’amour, revenir à l’état antérieur[56] », écrit-elle.

Une fois de plus, le texte a recours à la répétition du même scénario : la découverte du mensonge du faux-cancer laisse place à la colère, résulte en une punition et en un silence de la part de l’amant. La narratrice reconnait d’ailleurs la répétition diabolique du même schéma : « Dans tes yeux, j’ai vu passer l’effarement et le dégoût, la colère et peut-être même la haine […] j’étais coupable de curiosité […] de ne pas avoir su garder un secret. Punition à suivre : silence et bannissement. Je connaissais maintenant la chanson[57] ».  En plus, l’auteure présente plusieurs affects hostiles, il y a une certaine gradation dans ces sentiments qui mène à un affect hostile fort : la haine. Et de nouveau, l’ambivalence entre l’amour et la haine est confirmée. À présent, le miroir[58] est apparemment brisé, il renvoie des images déformées : « je ne pouvais plus te regarder. Ni moi, dans le miroir, le reflet qu’il renvoyait de nous[59] ». La narratrice constate que la relation est purement narcissique. Nicole Jeammet explique que dans une relation narcissique, « le regard […] est toujours surinvesti, le sien au même titre que celui de l’autre. [L’un] pour posséder l’autre par la séduction, celui de l’autre pour constater l’effet produit[60] ». Or, dans le cadre d’une relation amoureuse, il arrive un temps où le miroir se brise, se brouille et ne renvoie plus l’image souhaitée. Le monde spéculaire se décompose car le miroir n’est plus capable de maintenir l’image narcissique. L’image que renvoie le miroir du sujet et de l’autre n’est plus reconnaissable ; elle devient étrangère et hostile.

Malgré l’évidence des faits, la rupture est repoussée.  Et une fois de plus, l’auteure a recours au conditionnel passé : « Ce soir-là, j’aurais pu te quitter […] Je ne sais pas ce qui l’a empêché, à quoi ça a tenu. À peu. À la fatigue, il me semble. J’étais épuisée[61] ». La narration met en évidence le début de l’effondrement, le corps qui s’épuise. Comme le mentionne Freud, dans la sujétion amoureuse, le moi s’appauvrit, il s’abandonne à l’objet[62]. Cette faiblesse se traduit par une désorientation : « J’ignore […] quand j’ai cessé de dire ce que je pensais, n’ai plus su m’exprimer, ai perdu les mots, les repères, la syntaxe, la mémoire, quand j’ai balbutié[63] ». L’amour toxique affaiblit le moi, le rend malade psychiquement et physiquement. Ensuite, le texte passe à une tentative de dévalorisation de l’être aimé – ou plutôt de l’objet d’amour et de la pertinence de sa perception : « aucune de mes amitiés ne trouvait plus grâce à tes yeux […] Comme si j’étais une gamine, incapable de discernement, de reconnaître les défauts et qualités des uns et des autres [64] ». La disqualification active de l’autre est mise en relief par le choix du terme « gamine ». L’amant tente d’isoler son amante pour mieux la posséder. L’auteure souligne la destructivité de cet amour à travers la métaphore du vampire qui se nourrit du sang de sa victime : « Tu absorbais toute mon énergie, la pompais pour toi seul. Je n’avais plus rien à donner[65] ». C’est la perte totale tel que le démontre l’opposition entre « tout » et « rien ». Il s’agit de toujours maintenir l’objet sous emprise en le dépossédant de tout.

À partir de là, l’amante ressent un vide, car la frontière est abolie entre le dedans et le dehors : « Je n’ai pas dit le vide en moi, le vide partout autour de moi[66] ». Elle est perdue dans un désert aride. L’amour devient explicitement toxique : « Notre amour narcissique et destructeur, un narcotique puissant contre lequel je ne possédais pas l’antidote. La passion, une drogue plus forte que les déceptions, les rêves, les promesses, l’orgueil et les blessures[67] ». Dans L’ère du toxique, Leguil précise que l’amour toxique « conduit le sujet à lâcher les amarres et à obéir à une dérive pulsionnelle allant jusqu’à la perte de soi[68] ». 

Tel que mentionné précédemment, ce récit suit une courbe ascendante et le mécanisme d’emprise-dépendance est graduel. Rozelier ajoute un nouveau degré, point culminant de cette courbe : le moment de la désillusion. L’être aimé est devenu distant, l’idée de fusion est ébranlée : « Mes lèvres sur les tiennes, j’ai senti de la retenue […] Un interstice s’était insinué[69] ». Il y a une scission, une brèche est créée car une autre femme est entrée dans le décor. Elle occupe autant l’espace conceptuel que représente la brèche que l’espace tangible :  elle est à côté de l’amant à table. Cet acte représente une humiliation et une dégradation de la femme aimée en public, une subversion de l’amour en haine : « tu t’es levé pour lui avancer la place libérée […] Puis, tu as passé un bras nonchalant par-dessus le dossier de sa chaise où ta main s’est immobilisée […] La main qui marque son territoire, affirme son pouvoir sur la chose possédée. La femme possédée ?[70] » Cette citation met en relief l’emprise, la soif de possession, l’indifférence face à l’objet d’amour, ainsi que la chosification de la femme. Le ton est amer, comme l’illustre l’usage du style interrogatif à la fin de la phrase. Ainsi, se confirme la figure du Don Juan, qui avait été niée au début du roman. La plume de Rozelier excelle dans les détails pour peindre un tableau de la scène humiliante : « Chacun de son côté de la table ; toi avec elle, moi de l’autre. En face. J’étais passée du mauvais côté. De l’autre côté, dans la coulisse[71] ». Il s’agit d’un donner à voir pervers. Sans le vouloir, la narratrice a vu ce qu’elle ne devait pas voir. La cadence du texte s’accélère, elle va de pair avec le rythme effréné des images qui défilent dans le cerveau de la narratrice. L’écriture devient haletante, témoignant de l’état bouleversé de la narratrice, qui paraît intoxiquée : « Des ondes. Pulsations sourdes, battements de mon cœur. Vitesse du sang. Du son. Il bourdonnait à mes oreilles, brouillait les messages[72] ». La ponctuation crée un rythme discontinu, aggravé par un sifflement produit par l’allitération en s.

Malgré toute cette agressivité, la narratrice s’accroche à ses illusions : « Principe grotesque auquel je me cramponnais tel le naufragé sur une mer déchainée de pensées hostiles […] J’essayais de discipliner la violence des attaques dont j’étais la proie. La démence[73] ». Le champ lexical de l’hostilité commence à envahir le texte : « grotesque », « déchainée », « hostiles », « violence », « attaque » et « proie », pour finir sur la « démence ». Non seulement l’amour est hostile, mais il rend fou. La narratrice est confrontée à la folie, voire à l’angoisse. Une allégorie de la suffocation et de la souffrance est mise en scène dans la citation suivante : « je m’entendais respirer, déglutir. Des morceaux de verre pilé dans la gorge. J’étais une brûlure. L’émotion m’étranglait[74] ». Les phrases courtes illustrent le rythme saccadé de la respiration, le souffle perdu. Cet amour est une sorte de dépendance masochiste qui est un produit de la pulsion de mort à cause de la déliaison. L’agressivité est intériorisée, Nicole Jeammet avance que « le pire sadisme n’est pas extérieur à soi, il est au cœur de soi-même […] si l’autre se laisse détruire […] les liens sadomasochistes resserrés, seront quasi indénouables[75] ». L’écriture tourne en rond, s’enferme sur elle-même, ne cesse de se répéter. La répétition devient une nécessité, « Retire ta main » devient un leitmotiv[76]. Le récit bute, achoppe, et suit le circuit pulsionnel. Il s’enferme dans un engrenage. Lorsque l’amour devient si déstructurant, on pourrait le nommer hostile, car il rime alors avec la mort. « Tout m’était hostile[77] », remarque la narratrice.

L’auteure illustre cet abandon à la souffrance extrême : « J’appartenais à la douleur exclusivement. Elle était ma langue, ma patrie. Je la parlais, je l’habitais nuit et jour[78] ». La douleur, dans un premier temps, personnalisée, devient ensuite une langue, par l’effet de la pulsion transmise par le langage, et enfin, une patrie, comme si un tout englobait la narratrice, tout avec lequel elle se confond. Silvia Elena Tendlarz considère que « c’est l’impératif surmoïque qui pousse jusqu’à l’extrême […] Il va dire « encore, encore une autre fois ». On n’est plus dans la satisfaction : on est au-delà […] dans la jouissance, et ça concerne aussi la pulsion de mort[79] ». Il est question dans ce récit de la jouissance de la souffrance, une jouissance mortifère. Il est facile de y reconnaitre « une composante masochique de la passion qui, en un même mouvement, unit, dans le plaisir, et qui désunit, dans la douleur[80] ». Cette jouissance de la souffrance résulte de la crainte de la perte de l’objet d’amour et de l’amour, pourtant source de tous les malheurs. La narratrice ne rompt pas, elle repousse la fin. Finalement, vient l’aveu d’adultère et là nous assistons à un déchainement de la pulsion invocante, illustré par la force d’un cri : « Je n’étais qu’un cri surgi des profondeurs […] J’étais tout entière dans mon cri. À l’état brut. Je n’étais qu’un cri […] J’ai crié jusqu’à épuisement de l’air, du son. Du raisonnable. Du vivant en moi[81] ». Le cri se répète, il est par-dessus tout, il englobe la narratrice, la définit. Le texte fait face à l’impossible, à l’impuissance du langage à exprimer le réel : « j’étais au-delà des mots, en un lieu où le langage n’avait plus court [sic]. Le cri seulement[82] ». Cette citation renvoie à la vision lacanienne selon laquelle le langage est troué, manquant, en défaut. Ici, le cri[83] essaie de libérer ce que le langage a emprisonné depuis des années.

De nouveau, le récit présente la sacralisation de la femme aimée, ou plutôt de l’objet aimé : « Tu faisais de moi une vestale devant laquelle on se prosterne, statufiée. Femme sur son piédestal, adulée […] J’étais déshumanisée. Rangée dans l’ordre du sacré[84] ». L’auteure insiste sur la figure de la femme, objet sacralisé, à travers l’usage des termes « icône », « se prosterner », « statufiée », « piédestal » et « sacré ». Cette sacralisation exagérée ôte à la femme aimée toute volonté, tout narcissisme légitime, tout son droit d’exister. Elle devient un objet malléable qu’on peut maîtriser et dont on peut disposer à sa guise et même détruire. Cette sacralisation appartient exclusivement au registre imaginaire de l’amour « absolu » et « totalitaire », faisant fi du réel : « Comment fait-on le deuil de l’immortel, d’un amour « plus fort que la mort, plus fort que nous, Douce » ? Le deuil de quelque chose d’irréel, de ce qui ne veut, ne saurait mourir ?[85] ». Cette idée de l’amour éternel, grand Tout dans lequel on se noie provient aussi du « sentiment océanique » déjà expliqué plus haut. L’auteure reconnait le caractère illusoire de cet amour, d’où l’usage du signifiant « irréel ». Malgré tant de souffrances, la narratrice n’arrive pas à lâcher prise, l’autre lui est si indispensable que la perte de ce dernier constitue sa mort : « il ne m’était pas plus envisageable de te quitter que de mourir […] J’étais pareille [sic] à une condamnée qui n’est pas encore prête à regarder la mort en face, à l’accepter[86] ». Rozelier renchérit sur la dépendance addictive de la narratrice incapable d’accepter la perte de l’objet comme si sa vie y était liée. Schaeffer avance que la dépendance « se découvre brutalement lorsque le manque se précise, que la confirmation par l’objet et par son regard disparait. Se confondent alors une perte objectale et une perte narcissique totale[87] ».’est exactement ce que le texte suggère : « je n’avais pas la force d’ajouter une perte à une autre, la douleur de la séparation à celle de la trahison. À ce stade, c’eût été m’amputer d’un membre, m’arracher le cœur[88] ».

Ensuite, c’est encore la rencontre et la fusion. L’écriture peine à illustrer ce moment intense : « Un moment comme il en existe peu. D’une rare intensité. De ces intensités […] auxquelles la peur de la perte confère un surplus de tension et de conscience tout à la fois. Je ne sais pas comment l’écriture peut rendre compte de ça, de cet état de saisissement[89] ». L’auteure décrit la rencontre amoureuse comme un « état de saisissement ». En fait, elle ne trouve pas les mots convenables, c’est hors langage et hors réel. Elle a donc recours à des synonymes : « comme il en existe peu » et « rare » ; ou au même terme répété : « intensité ». On est toujours dans cette atmosphère d’éternité : « Cette nuit, nous fûmes éternels. Ne serait-ce que pour un instant. J’aurais voulu que ça ne s’arrête jamais […] Que ça dure, le temps que je sois de nouveau capable de marcher seule, de me relever[90] ». La narratrice tente d’immobiliser le temps, d’éterniser cet instant de bonheur, d’éterniser l’amour. L’auteure crée un moment vers lequel convergent ces deux registres illusoires de dissolution et d’idéalisation : « J’ai respiré par ta bouche, ton souffle au plus près […] L’évidence de notre amour […] D’une souveraineté qui nous dépassait […] Il prenait toute la place […] il nous ramenait à lui […] À la vie[91] ». À travers ces mots, Rozelier présente deux protagonistes fascinés par leur amour ou par l’idéal qu’ils se sont construit de cet amour (l’amour souverain). Effectivement, l’amour « prend toute la place » dans ce roman, il est le Tout dans lequel ils plongent et se perdent. Cependant, cet amour ne peut ramener à la vie, c’est tout à fait le contraire. Ces deux registres, idéalisation et dissolution, se lient à la pulsion de mort[92].

Le récit illustre la répétition du même : un instant de bonheur suivi par des mois de douleur, un retour sans cesse à la case départ, la boucle n’est pas bouclée. La narratrice se torture, s’autodétruit, l’autodestruction est préférée à la perte. L’auteure reprend la parole pour poser une des questions les plus importantes de ce roman: « Je ne répondais pas à la seule question importante : pourquoi t’avais-je permis de me détruire ? Pourquoi le permettais-je encore ?[93] » « Encore » illustre la répétition de schémas destructifs, répétition liée à une jouissance toxique transgressant toutes les limites. Sur la jouissance et le toxique, Leguil explique que la passion peut prendre une tournure toxique, « lorsqu’elle met à mal le vivant, lorsqu’elle fait basculer le sujet dans une région où l’absence de limite ne renvoie plus à l’infini de l’amour mais à l’illimité d’une jouissance qui finit par l’empoisonner[94] ». L’auteure semble le suggérer en présentant la narratrice comme une figure victime de sa propre jouissance à laquelle elle est incapable de renoncer, et ce, même si elle fait le portrait d’une femme autonome tenant à sa liberté et non celui d’une victime. Douce déteste ce mot « victime », qui lui rappelle la misère des femmes soumises dans sa famille : « J’avais tellement craint d’être victime à mon tour que je l’étais devenue […] J’étais une femme qui ne s’arrachait pas à l’homme qui l’avait meurtrie ni n’arrivait à lui pardonner, une femme qui se complaisait dans son propre malheur[95] ». La narratrice prend conscience de l’hostilité de l’amour dont tout humain peut être l’objet et le sujet. La citation suivante rapproche les termes « violence » et « amour » : « on devient victime de la violence qu’on s’inflige à soi-même au nom de l’amour[96] ». Quand la jouissance mortifère se lie à l’amour, elle le rend « hostile », étranger, voire pervers.

Toutefois, l’autodestruction continue, la douleur atteint son comble. Le récit avance vers la déchéance, la désintégration. La pulsion atteint son but sur le corps de la narratrice. L’auteure insiste à détailler les effets de la pulsion surtout ceux de la déliaison, d’où la gradation dans la description suivante : « Je butais contre les trottoirs, je me cognais aux encoignures des portes […] Je n’évaluais plus les proportions, les distances […] Mes propres contours. J’étais en suspension […] Mon corps avait cessé d’adhérer au monde, d’être relié, en interaction […] Je me dissolvais[97] ». Se produit un retournement de la pulsion sur le corps lui causant une paralysie temporaire, d’où la répétition du « ne plus » dans la citation suivante : « Un jour, je n’ai plus pu avancer. Je suis tombée de toute ma hauteur […] C’était une impossibilité. Mon corps refusait. Mon cerveau ne commandait plus, les ordres n’étaient plus relayés, mes membres sourds, je ne les sentais plus[98] ». Perte de mobilité, de sensations, un refus, un naufrage décrit par une plume minutieuse : « La vie aussi lourde qu’un cargo soviétique sombrant par le fond, m’entrainant inéluctablement dans son naufrage. Le plexus écrasé, sensation de vase, d’enlisement intérieur, de me noyer[99] ». Cette métaphore de la stagnation évoque l’abîme, le gouffre intérieur d’où la narratrice ne peut sortir comme si elle est enfoncée, gisante dans le sable au fond de la mer, et finit par se noyer faute de pouvoir bouger avec un « plexus écrasé ». Évidemment, ces images évoquent non seulement l’effet de la pulsion sur le corps, mais aussi la mort.

Finalement, après un an de distance et de traitement avec des antidépresseurs, la narratrice décide de se tenir loin de son amant. Le cycle est enfin brisé et l’auteure interfère pour faire le point sur le rapport de cet amour avec le circuit pulsionnel : « L’histoire qui ne commence ni ne s’achève, se contorsionne, se cabre, n’en finit pas de tourner autour du même axe, de tourner sur elle-même, de se perdre, de se chercher sans fin[100] ». Cette idée est mise en relief par le recours à des termes opposés : « commencer » et « s’achever », « se perdre » et « se chercher ». Ensuite, la narratrice renchérit sur la faillibilité du langage, sur les signifiants trompeurs qui ne sont pas gages de la vérité de l’amour : « Nous nous étions tellement grisés de belles paroles […] Rien que des mots […] Leur incantation, perversion. Tes mots d’amour, je les buvais, je leur attribuais le statut de vérité[101] ». Ces paroles rejoindraient ce qu’annonce Colette Soler, dans Les affects lacaniens : « La parole d’amour n’est jamais parole de vérité : croyant parler du partenaire, elle ne satisfait qu’au rapport du sujet à la jouissance propre qu’il prend au …blabla[102] »[103]. En effet, les mots d’amour, dans ce texte, ont permis à l’auteure de décrire, d’un côté, un mécanisme d’emprise amoureuse envahissante, et de l’autre, une dépendance masochiste basée sur l’illusion de pouvoir « combler la carence narcissique, la blessure d’enfance[104] ». La prise de conscience que la narratrice était confrontée à un mirage est renforcée dans la citation suivante : « Nous nous étions élevés, maintenus dans les brumes, l’évanescence des cimes. Vertige des hauteurs[105] ». Cette aspiration à un au-delà loin du réel, auquel il est impossible d’accéder, est une illusion qui appartient au registre de l’imaginaire. Cependant, la narratrice sent qu’elle ne peut rester dans ce registre : « Revenir sur terre. Il me faudrait du temps pour accomplir ce chemin retour[106] ». En effet, l’amour est une illusion. Selon Soler, plusieurs jugements émis par Freud et Lacan admettent une certaine méconnaissance du réel dans les relations amoureuses ou dans le goût que les sujets ont de l’amour[107].

Rozelier couronne ce chemin de retour sur terre par un épilogue permettant d’ajouter le mot « fin » à l’histoire : « J’étais venue chercher une réponse, la réponse […] Si je t’aimais encore […] Une force qui nous rendrait à la passion ou à nous-mêmes, à la fin. Qui nous arracherait l’un à l’autre[108] ». Le travail de liaison s’accomplit une fois pour toutes. L’auteure a recours à une série de verbes d’action à l’infinitif qui marquent le détachement et la fuite : « Partir. Sortir de l’impasse […] Fuir ce monde perdu[109] ». La série suivante illustre la renaissance de la narratrice : « Il me fallait revenir au présent, renaître à moi-même […] me protéger du danger que tu représentais pour moi […] Une impulsion retour[110] ». Le récit se termine sur une belle note : « Cette fois, pour moi-même être douce[111] ». L’adjectif « douce » versus le nom que lui a assigné l’amant « Douce » suggère une transformation : l’amante sort finalement de son statut d’objet défini par l’amant et se réapproprie l’adjectif « douce » la définissant comme sujet. Cette note représenterait une réponse à cet amour hostile : savoir s’aimer soi-même et aimer moins l’autre en maintenant une distance en vue de pouvoir se différencier de lui et d’advenir comme sujet. L’idéal est de réaliser un équilibre entre amour et haine. La note de Rozelier rappelle les propos de Nicole Jeammet : « sans conscience de la haine l’amour fait perdre aussi l’objet aimé par impossibilité à se distinguer de lui. Sans élaboration de la haine, l’amour n’est que confusion, et par des chemins inévitables […] il sépare, il détruit[112] ». De là, émane la signification du titre du roman Douce, être doux envers soi, le conseil que Rozelier donne au lecteur en jouant sur l’opposition entre la violence de la passion qui domine le roman et l’adjectif « douce ».

Douce est un récit du quotidien, une expérience universelle de l’amour destructeur, les deux protagonistes ne sont pas vraiment nommés. Ce n’est pas la psychologie des personnages qui est mise en scène, mais l’amour lui-même. Sylvia Rozelier décortique la passion amoureuse, décrit avec minutie ses effets sur le corps et sur l’âme. Que ça soit à travers l’emprise et la soumission, la répétition, la jouissance mortifère, l’idéalisation et la dissolution, cet amour hostile s’associe définitivement à la pulsion de mort. C’est l’amour qui occupe la place principale dans le roman, l’auteure l’annonce clairement à la fin de son livre : « L’histoire dont l’amour était le personnage[113] ». Le couple amoureux aime l’amour ou plutôt une image idéalisée qu’il se construit de l’amour, une image basée sur un manque, espérant que l’amour comble le manque, alors que c’est impossible. La narratrice le mentionne à travers ces mots : « Tu sais, l’amour ne sauve pas. De rien ni personne[114] ».

Ainsi, il serait légitime de considérer l’amour comme un affect hostile, mais ce n’est pas toujours le cas. Il en est de même pour les affects négatifs considérés hostiles, comme la haine, ils ne sont pas non plus toujours destructifs, ils pourraient contenir un aspect positif. Tel que démontré, une certaine dose de haine est nécessaire pour s’affirmer et se distinguer de l’autre. Tous les affects renferment un potentiel négatif et un autre positif. L’hostilité dépendrait de la prépondérance de l’un sur l’autre. On a tendance à considérer l’amour comme affect positif. Cependant, c’est un leurre ; parce qu’il est indissociable de l’image, le narcissisme occupe une place importante dans l’amour. S’inspirant de l’enseignement lacanien, Soler renchérit que l’amour est illusoire, menteur et trompeur. Il ne tient pas ses promesses de faire un avec l’autre et il dissimule l’amour de soi sous le masque de l’amour de l’autre[115].  Afin que l’amour soit positif, plusieurs conditions doivent être remplies. Dans L’amour et la haine : le besoin de réparation, Mélanie Klein considère qu’une relation harmonieuse est rare et qu’elle dépend de toutes sortes de circonstances, d’identifications qui ont lieu au cours de l’enfance, etc…Elle met aussi l’accent sur la nécessité d’une correspondance entre les inconscients des partenaires[116], ce qui représente une entreprise difficile et rare qui dépend du hasard des rencontres. Ainsi, l’amour est reconnu comme sentiment hostile. La littérature et la psychanalyse l’admettent dans une certaine mesure. Dans le Livre XXII, R.S.I, Lacan remarque : « l’amour est […] rarement réalisé – comme chacun sait : ne durant qu’un temps…et quand-même fait de ceci que c’est essentiellement de cette fracture du mur où on ne peut se faire qu’une bosse au front, qu’il s’agit[117] ». Sylvia Rozelier semble le penser aussi, même si, dans Douce, l’amour est plus violent et laisse plus de marques qu’une « bosse au front ».

Notes :

[1] Lacan, J. (1975). Le Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud (1953-1954), Paris, Seuil, coll. « Champ freudien », p. 172.

[2] Bonnet, G. (2024). L’amour : le ferment de l’existence, Paris, In press, p. 106-107.

[3] Lacan, J. ([1975] 2016). Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil, coll. « Points », p. 14.

[4] Denis, P. (2022). Le narcissisme, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Humensis », p. 50-51.

[5] Jeammet, N. (1999). La haine nécessaire, Paris, Presses Universitaires de France, p. 84.

[6] Le journal Le Trait-d’union rapporte que Sylvia Rozelier est née en 1971, et qu’elle vit et travaille à Paris. Depuis l’enfance, elle rêve d’écriture mais a été obligée de se diriger vers d’autres horizons, elle enfouit en elle ce désir pendant des années. Elle fait des études en droit, elle est juriste en droit social et risques environnementaux. Doctorante, c’est lors de l’écriture de sa thèse que son désir d’écriture refait surface. Elle quitte son université et sa thèse pour refaire sa vie et se consacrer pleinement à l’écriture. Elle publie son premier roman Deux heures en 2006, ensuite son deuxième Je partirai, je pars toujours en 2008, et Douce en 2018. ( Elhia Pascal-Heilmann, « Douce, un livre de Sylvia Rozelier », Le trait-d’union, 20 mars 2019, en ligne, <https://www.traitdunion.com.ar/2019/03/20/douce-un-livre-de-sylvia-rozelier/>, consulté le 20 mars 2024 ).

[7] Rozelier, S. (2018). Douce, Paris, Le Passage, p. 15.

[8] Ibid., p. 14-15.

[9] Ibid., p. 23.

[10] Freud, S. ([1915] 2019). Métapsychologie, trad. P. Koeppel, Paris, Flammarion, coll. « Champs », p. 106.

[11] Rozelier,  op.cit., p. 36-37.

[12] Ibid., p. 37.

[13] Jeammet, N., op.cit., p. 19.

[14] Rozelier, op.cit., p. 49.

[15] Leguil, C. (2023). L’ère du toxique : essai sur le nouveau malaise dans la civilisation, Paris, PUF, p. 10.

[16]  Rozelier, op.cit., p. 49.

[17] Idem.

[18] Selon les propos de l’auteure lors d’une entrevue réalisée avec Charlotte Bouteloup le 5 septembre 2018

[19] Rozelier, op.cit., p. 50.

[20] Ibid., p. 52.

[21] Ibid., p. 51,52 et 55.

[22] Ibid., p. 55-56. Nous soulignons.

[23] Denis, P. (2002). Emprise et satisfaction : les deux formants de la pulsion, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Le fil rouge », p. 169.

[24] Rozelier, op.cit., p. 58.

[25] Ibid., p. 60. Nous soulignons.

[26] Schaeffer, J. (2018). « Amour, passion et emprise sexuelle », Figures de la psychanalyse, vol. 36, no 2, p. 14.

[27] Ceci rejoint les propos de Freud dans Essais de psychanalyse : « nous reconnaissons que l’objet est traité comme le moi propre, donc que dans l’état amoureux, une certaine quantité de libido narcissique déborde sur l’objet » (Freud, S. ([1981] 2001). Essais de psychanalyse, trad. J. Altounian, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Payot », p. 197).

[28] Rozelier, op.cit., p. 61.

[29] Ibid., p. 63.

[30] Idem.

[31] Ibid., p. 64.

[32] Koreicho, N. (2023). « Pulsion, passion, amour et crime », Institut français de psychanalyse, s.p.

[33] Rozelier, op.cit., p. 65.

[34] « Quand il s’agit d’une femme, dont le narcissisme ne peut s’étayer sur la confirmation phallique, elle reste particulièrement dépendante de l’objet qui l’a confirmée dans son image narcissique ». (Schaeffer, loc. cit., p. 14).

[35] Ce qui renvoie au stade du miroir de Lacan. Dans le Dictionnaire de la psychanalyse, nous lisons : « Phénomène consistant dans la reconnaissance, par l’enfant à partir de six mois, de son image dans le miroir; ce stade situe la constitution du moi unifié dans la dépendance d’une identification aliénante à l’image spéculaire et en fait le siège de la méconnaissance ».  (Chemama, R. et Vandermersch, B. (2018). Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse,  p. 347).

[36] Schaeffer, loc. cit., p. 15.

[37] Rozelier, op.cit., p. 74.

[38] Ibid., p. 76.

[39] Leguil, op.cit., p. 154.

[40] Rozelier, op.cit., p. 76-77.

[41] Il est à noter que dans Structure et perversions, Joël Dor décrit le rapport de l’obsessionnel à la femme aimée dans les mêmes termes : « Il s’agit de cette tendance développée par certains obsessionnels, qui consiste à mettre la femme de leur désir “ aux archives “. La femme est ainsi mise “sous cloche “, tel un objet précieux de collection qui doit être tenu hors de toute atteinte. Dans ces conditions, la femme est ravalée au rang d’objet de possession, voire, accidentellement de consommation » (Dor, J. (1987). Structure et perversions, Paris, Denoël, coll. “L’espace analytique”, p. 176-177).

[42] Rozelier, op.cit., p. 83.

[43] Denis, Emprise et satisfaction, op. cit.,p. 127.

[44] Freud, Essais de psychanalyse, op. cit., p. 113.

[45] Rozelier, op.cit., p. 87. Nous soulignons.

[46] Jeammet, P. (2005). « Haine de soi, haine de l’autre : l’ultime défense d’un narcissisme menacé », La haine: haine de soi, haine de l’autre, haine dans la culture, Paris, PUF, coll. « Monographies et débats de psychanalyse », p. 121.

[47] Rozelier, op.cit., p. 89.

[48] Ibid., p. 58.

[49] Ibid., p. 91.

[50] Ceci nous rapproche de la notion du « sentiment océanique » qui est une expérience de dissolution dans le tout, l’annulation de soi au profit d’une expérience fusionnelle. Dépassement des limites, illusion de ne faire qu’un avec l’autre. Ce sentiment a été rattaché longtemps à la religion.(  Baldassarro, A. (2011). « Le “sentiment océanique” dans le négatif maternel », Revue Française de psychanalyse, vol. 75, p. 1675, 1677).

[51] Dorey, R. (1981). « La relation d’emprise », Nouvelle Revue de psychanalyse, no 24, p. 141.

[52] Idem.

[53] Rozelier, op.cit., p. 91.

[54] Leguil, op.cit., p. 132.

[55] Baldassarro, loc. cit., p. 1679.

[56] Rozelier, op.cit., p. 108-109.

[57] Ibid., p. 120-121.

[58] Sur la fonction du miroir, lire Lacan, J. (1966). « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits I, Paris, Seuil.

[59] Rozelier, op.cit., p. 121.

[60] Jeammet, N., op.cit., p. 109.

[61] Rozelier, op.cit., p. 126.

[62] Freud, Essais de psychanalyse, op.cit., p. 198-199.

[63] Rozelier, op.cit., p. 128.

[64] Ibid., p. 128-129.

[65] Ibid. p. 129.

[66] Ibid., p. 130.

[67] Idem.

[68] Leguil, op.cit., p. 133.

[69] Rozelier, op.cit., p. 136.

[70] Ibid., p. 137-138. Nous soulignons.

[71] Ibid., p. 138.

[72] Ibid., p. 140.

[73] Ibid., p. 141.

[74] Ibid., p. 142.

[75] Jeammet, N., op.cit., p. 129-130.

[76] Rozelier, op.cit., p. 138, 140, 141, 142 et 145.

[77] Ibid., p. 146.

[78] Ibid., p. 156.

[79] Tendlarz, S.E. (2017). « À propos de la jouissance de la transgression 23 octobre 2016 », Pourquoi souffre-t-on de l’amour? vol. 43ème Rencontre du Pont freudien, p. 44‑53.

[80] Koreicho, lo.cit.

[81] Rozelier, op.cit., p. 168.

[82] Ibid., p. 169.

[83] Sur le cri, lisons ce qui suit: « Le cri touche à l’indicible. Crier cherche à dénuder la souffrance, enfouie. Et la souffrance, est une expérience tellement éprouvante, à son paroxysme, que bien souvent la personne qui en est atteinte, détruit la capacité de communiquer […] La souffrance, ne peut jamais se dire totalement. Sa sortie, est toujours combat […] Si un être est trop en souffrance, il ne peut plus crier. C’est l’impossibilité, l’incapacité à […] La souffrance, qui peut conduire à la folie […] La folie est la réponse à la douleur, de souffrir. Qui parfois débouche sur le cri, libératoire. Du cri ne pouvant sortir, du non-cri, au silence, et du silence, de l’avant cri au cri. Car il faut transformer la douleur en conscience, et en distance, pour pouvoir la dire. Et que l’autre, les autres, la supportent. Et que le cercle de l’enfermement se brise enfin » (Marc, A. (2000). Ecrire le cri: essai, Orléans, Ecarlate, p. 30).

[84] Rozelier, op.cit., p. 171.

[85] Idem.

[86] Ibid., p. 172.

[87] Schaeffer, loc. cit., p. 16.

[88] Rozelier, op.cit., p. 172-173

[89] Ibid., p. 173.

[90] Ibid., p. 175.

[91] Ibid., p. 174-175.

[92] L’idéalisation est une sorte de valorisation de l’image au détriment du réel, ce qui la rapproche de la perversion. La perversion se lie à la jouissance mortifère, donc à la pulsion de mort. Quant à la dissolution, ou plutôt le « sentiment océanique », nous avons déjà expliqué qu’il est lié à la pulsion de mort car il implique la nostalgie du retour aux origines laquelle concerne aussi la jouissance originaire, la fusion avec la mère.

[93] Rozelier, op.cit., p. 177.

[94] Leguil, op.cit., p. 114.

[95] Rozelier, op.cit., p. 181.

[96] Ibid., p. 182.

[97] Ibid., p. 189-190. Nous soulignons.

[98] Ibid., p. 190.

[99] Idem.

[100] Ibid., p. 205.

[101] Ibid., p. 206.

[102] Soler, C. (2011). Les affects lacaniens, Paris, Presses universitaires de France, p. 86.

[103] D’après ce que Lacan a mentionné dans son séminaire Encore : « parler d’amour est en soi une jouissance » (Lacan, Le Séminaire de Jacques Lacan, Livre XX, Encore, op. cit., p. 106).

[104] Rozelier, op.cit., p. 206.

[105] Idem.

[106] Idem.

[107] Soler, op.cit., p. 114.

[108] Rozelier, op.cit., p. 209-210.

[109] Ibid., p. 212.

[110] Ibid., p. 213. Nous soulignons.

[111] Idem.

[112] Jeammet, N., op. cit., p. 20.

[113] Rozelier, op.cit., p. 206.

[114] Ibid., p. 49.

[115] Soler, op.cit., p. 153.

[116] Klein, M. et Riviere, J. (2016). L’amour et la haine : le besoin de réparation, Paris, Payot, p. 117, 125.

[117] Lacan, Le Séminaire de Jacques Lacan, Livre XXII, R.S.I. (1974-1975), séance du 21 janvier 1975, http://staferla.free.fr/S22/S22.htm., consulté le 20 mars 2024.

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